Les paysans sous l’autoroute

Bien plus que les camionnettes, dans cette ville du sud de la Chine se démarquent les mobylettes et tricycles chargés de légumes dans leurs moindres recoins. Ils font l’intermédiaire entre les champs périurbains et les dizaines de marchés traditionnels dont Ningbo foisonne. Régulièrement, ils récupèrent aussi la modeste récolte des nombreux carrés cultivés autour du centre-ville, qui parsèment les trottoirs, les rebords de maisons et les quelques hectares de terres n’ayant pas encore été engloutis par les chantiers d’immeubles.

parcelle en ville

L’agriculture garde en effet un rôle prépondérant dans les cités chinoises, où quasiment chaque mètre carré cultivable se doit d’être exploité, de sorte que de grandes zones résidentielles se retrouvent striées de parcelles où poussent choux, colza, fèves, laitues et carottes.

 

Une coexistence millénaire

L’urbain et le rural ont toujours été liés en Chine. Autrefois, les déchets humains de la ville (principalement des matières fécales) étaient acheminés quotidiennement vers les terres aux alentours afin de les fertiliser. Cette démarche s’effectuait la nuit, d’où son nom, le « night soil »[1], que l’on pourrait traduire en français par « vidange nocturne », bien moins poétique que l’appellation chinoise : 倒夜香 (daoyexiang), “odeur versée dans la nuit”.

Afin de réduire les risques de prolifération de pathogènes potentiels, les déchets étaient compostés ou fermentés pendant une dizaine de jours, ce qui n’empêchait malheureusement pas des épidémies d’éclater de temps à autre. Le développement des systèmes d’égouts pour évacuer les déchets, ainsi que la conversion, dans les années 1960, vers un modèle agricole reposant lourdement sur les intrants chimiques, ont eu raison de cette pratique qui, bien qu’imparfaite, formait une boucle alimentaire autonome.

La tradition de maintenir les stocks de nourriture au plus près des zones urbaines, elle, s’est maintenue, voire consolidée, au fur-et-à-mesure que la population augmentait et que la quantité de terre arable par habitant diminuait de sorte qu’aujourd’hui, la Chine ne dispose que de 10% de la surface cultivable mondiale pour nourrir 20% de la population[2]. Cette tendance s’est amplifiée par la perte de fertilité graduelle des terres depuis trente ans, résultant d’un recours excessif aux fertilisants de synthèse, le surpâturage et une sévère érosion des sols suite à des épisodes majeurs de déforestation.[3] A l’heure où le pays est devenu un importateur net de céréales, la sécurité alimentaire est donc redevenue un enjeu national essentiel[4] et ses acteurs ont pris des visages multiples.

Être paysan en Chine au 21ème siècle

Certaines exploitations grandissent, puis prennent parfois une ampleur industrielle qui fait la fortune de leurs instigateurs[5], par ailleurs subventionnés par le gouvernement[6]. Cependant, bien qu’une part croissante de la production du pays provienne de ces fermes, la majorité des acteurs demeurent des paysans, qui soit demeurent encore dans des villages reculés où ils pratiquent une agriculture traditionnelle, soit voient leurs parcelles grignotées par l’étalement urbain. Tel est le cas de madame Hu, dont la petite parcelle d’un demi-hectare, qu’elle exploite avec d’autres agriculteurs depuis vingt ans, s’est fait progressivement encercler par une autoroute.

carré autoroute 2

Elle a toujours vécu à Ningbo et a assisté à sa transformation de petite ville fluviale en l’un des plus grands ports du pays. Bien que son lopin ne lui rapporte quasiment rien, elle y a toujours vécu et ne projette pas de partir. Ses légumes poussent sans pesticides, dont les coûts (une bouteille vaut 6 euros) s’additionnent lorsqu’ils doivent être appliqués à répétition. Elle m’affirme d’ailleurs ne pratiquer aucun système de protection pour ses récoltes.

Madame Hu utilise un peu de fertilisants de synthèse et, comme la plupart des agriculteurs ici, ne produit pas de compost, généralement par manque de place et pour ne pas s’infliger de travail supplémentaire. Les légumes gâtés finissent par terre et décomposent lentement, laissant leurs nutriments infiltrer le sol, m’explique-t-elle.  En ce qui concerne l’eau, elle secoue la tête lorsque je montre celle du canal: « beaucoup trop polluée ». L’arrosage provient donc de la pluie ou de son propre immeuble, afin de s’assurer de la qualité de sa petite mais savoureuse récolte, dont elle est fière. Pour preuve, elle pointe du doigt les trous dans ses choux bokchoy, rongés par des insectes, afin de me prouver qu’ils ont bon goût. Effectivement, c’est en découvrant ce carré de fermiers que j’ai retrouvé la saveur des carottes.

carottes rainbow

Madame Hu et ses semblables mènent une vie simple et conviviale, mais précaire. Selon la loi chinoise, ils devront renouveler le bail de leur parcelle au bout de trente ans[1], et, s’ils ne réunissent pas les fonds nécessaires ou ne retrouvent pas un autre carré à cultiver, ils devront sans doute se résoudre à se reconvertir dans la construction, le ménage, ou la collecte des déchets. Si leur âge le leur permet encore.

Travailler avec ses mains, un parangon révolu

Les paysans constituaient autrefois la base du parti communiste et les intellectuels étaient sujets à méfiance ; ils furent même largement persécutés durant la Révolution Culturelle de 1966 à 1976. La tendance s’est inversée dans les années 1980, décennie au cours de laquelle Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, s’est enquis de recruter davantage de diplômés universitaires dans les rangs du gouvernement. Alors que le prestige appartient à présent aux classes les plus diplômées, les paysans sont, quant à eux, généralement relégués au bas de l’échelle sociale.

Par conséquent, même si les classes les plus riches se montrent aujourd’hui sensibles à la beauté de la nature et s’offrent parfois des jardins privés luxuriants, elles mettent rarement la main à la patte.[2] Cette attitude peut être attribuée, entre-autres, à une conception du bonheur et de la réussite qui se base sur un modèle essentiellement consumériste : sont consommés les objets, les aliments, la beauté, les voyages, les jardins, la culture et même la cueillette de fruits, avant  que ces exploits ne soient publiés sur Wechat (un réseau social le plus populaire en Chine). Plus on exhibe ce que l’on a pu s’offrir, plus on gagne de la « face ».

La majorité des jeunes chinois suivent cette dynamique et, de surcroît, subissent la pression de leurs parents, anxieux de les voir accomplir une réussite traditionnelle : des études brillantes, un travail bien rémunéré, l’achat d’un domicile, le conjoint idéal, puis des petits-enfants. On peut donc comprendre que la présente génération n’a que peu de temps à se consacrer à une vision du bien-être autre que celle dictée par l’ordre social.

Vers une agriculture urbaine 2.0 ?

Certains se prennent à défier le modèle consumériste actuel en s’orientant vers des activités manuelles, pour goûter à d’autres formes d’épanouissement. Doucement éclosent dans les grandes villes, telles que Shanghai, des initiatives telles que les jardins en toiture, les systèmes de culture verticale, et l’éducation des plus jeunes à des pratiques agricoles durables.[3] Ingénieurs et paysagistes sont nombreux à se pencher sur ces questions qui ne feront que redoubler d’importance tant que les cités continueront d’absorber la population des campagnes, et de ce fait leurs besoins alimentaires.

Les citoyens s’attendent aussi à ce que leur ville devienne plus « verte ». A l’heure actuelle se dessine, en effet, un étrange contraste entre les innombrables bourgeons d’immeubles et les espaces verts qui s’y développent, où pullulent des couleurs redonnent un peu vie à la grisaille des briques.

cherry tree buildings

La végétation et la production de nourriture auront largement leur place au milieu de ces transformations, mais le sort de l’agriculture paysanne de madame Hu et de ses camarades reste plus incertain.

Dans certaines régions, telles que le Yunnan, les pratiques ancestrales se consolideront sans doute dans leur rôle d’aimants à touristes, comme les légendaires rizières de Yuanyang. Ailleurs, elles pourraient être condamnées à disparaître, lorsque plus aucun jeune ne trouvera la volonté de reprendre la maigre parcelle de ses parents vieillissants, ou lorsque, en l’absence de renouvellement des baux de trente ans, la propriété temporaire de ces terres sera rendue aux municipalités[1] qui seront alors libres d’y ériger ce qui correspondra au modèle d’efficience promu par le gouvernement.

Resteront sans doute les pousses de choux et de ciboules le long des trottoirs.

 

 

[1] “Lucy Hornby, “China land : losing the plot”, The Financial Times, 5 juillet 2016, https://www.ft.com/content/42eca2b6-3d4d-11e6-8716-a4a71e8140b0, consulté le 14 avril 2017.

[1] “Lucy Hornby, “China land : losing the plot”, The Financial Times, 5 juillet 2016, https://www.ft.com/content/42eca2b6-3d4d-11e6-8716-a4a71e8140b0, consulté le 14 avril 2017.

[2] Celine Sun, “China’s green fingers: Gardening takes off as Beijing’s wealthy look for peace amid the bustle of the city”, South China Morning Post, 3 January 2016, http://www.scmp.com/news/china/money-wealth/article/1897709/chinas-green-fingers-gardening-takes-beijings-wealthy-look, consulté le on 30 March 2017.

[3] Shanghai Urban Farming, wwf.panda.org, WWF, 1 mars 2012, http://wwf.panda.org/what_we_do/footprint/urban_solutions22/themes/food/?204455/Shanghai-urban-farming, consulté le 10 Avril 2017.

[1] Natasha Geiling, “The Stink About Human Poop As Fertilizer”, Modernfarmer.com, 17 juillet 2014, http://modernfarmer.com/2014/07/stink-human-poop-fertilizer/, consulté le 28 mars 2017.

[2] Jonathan Kaiman, “China’s urban sprawl raises one question: can it feed its people?”, The Guardian, 16 February 2017, https://www.theguardian.com/world/2015/feb/16/china-mega-airport-symbol-flight-agriculture-urbanisation, consulté le 10 Avril 2017.

[3] Jeffrey Hays, “Deforestation and desertification in China”, Facts and Details, mars 2012, http://factsanddetails.com/china/cat10/sub66/item389.html, consulté le 13 avril 2017.

[4] Hudson Lockett, “China’s grain self-sufficiency policy lives on after its official demise”, China Economic Review, 7 Avril 2015, http://www.chinaeconomicreview.com/cereal-dysfunction, consulté le 14 avril 2017.

[5] Hannah Yuan, « China Eats So Much Pork These Feed Producers Became Billionaires”, Bloomberg, 12 mai 2016, https://www.bloomberg.com/news/articles/2016-05-11/china-eats-so-much-pork-these-feed-producers-became-billionaires, consulté le 30 mars 2017.

[6] Chaohui Zheng, Bettina Bluemling, Yi Liu, Arthur P. J. Mol, and Jining Chen, “Managing Manure from China’s Pigs and Poultry: The Influence of Ecological Rationality.” Ambio 43.5 (2014): 661–672. PMC, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4132472/, consulté le 28 mars 2017.

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